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Des lieux et des moments, Nicolas Tixier, 2017.

Se saisir de lieux et de moments. Se laisser imprégner par une ambiance, puis, parfois, en produire une forme. C’est aussi simplement que Walter Benjamin pose les bases de ce qui définirait non pas la critique, mais tout travail critique, autrement dit réfléchir sur des corpus, accepter de se laisser déplacer par eux et in fine produire une forme de cette attention au monde.

Voici en quoi me semble consister le travail de Virginie Piotrowski.
Par la production de photographies, de vidéos et d’installations, Virginie Piotrowski propose de partager des situations locales d’échelle et de nature différentes, un intérieur, un bâtiment, un paysage. Il s’y dessine en creux des mouvements, celui des strates du temps long, celui du temps qui passe, celui du temps qu’il fait. On y devine les usages passés autant que ceux à venir. S’il s’agit souvent d’instants, saisis de fait dans leur présent, c’est pour mieux témoigner de ces lignes de temps, tour à tour génériques et singulières : génériques par l’effet produit, car renvoyant à la contemporanéité de nos expériences vécues de situations similaires et singulières par le motif sédimenté toujours unique des situations choisies.

Dans son travail, il ne s’agit pas tant de percevoir l’ambiance d’un lieu, d’une situation, mais plutôt de nous permettre de saisir ces derniers par l’ambiance. L’ambiance, ou le climat dirait l’anthropologue Tim Ingold, est ici le médium même de la perception. Il en est la condition tout autant que l’objet. Nous percevons par l’ambiance. Pour cela, il y a des indices et des traces des mouvements passés ou potentiels que l’on peut sentir de façon immanente. Ils nous sont donnés à saisir comme autant de repères qui, par les légers décadrages qui sont opérés, renvoient à nos propres expériences du quotidien, à cette recherche de lieux où se joue pour soi un moment d’émancipation discret.

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Architectures Potentielles, texte d’exposition, Nicole KUNZ, 2017

Comme un peintre le ferait avec ses pinceaux, Virginie Piotrowski dispose sur le mur dessins, maquettes, lampes et matériaux bruts pour recréer une œuvre globale et disparate que le spectateur est invité à reconstituer mentalement, comme s’il se trouvait devant une immense peinture constructiviste.

Libre à lui de donner alors à cette suite un déchiffrage selon ses propres codes, en s’appuyant sur les indices formels ou sémantiques que l’artiste a posés dans sa mise en place. Virginie Piotrowski, à son habitude, joue sur plusieurs registres, intercalant réel et virtuel, image et objet, dessin réaliste et photographie. Par ce jeu de renvois, de juxtapositions et de confrontations, elle nous immerge progressivement dans ce qui, au premier regard, ressemble à un inventaire, qui prend forme et consistance à mesure qu’on l’observe et qu’on s’y promène.

Disposant ici d’un mur de dix mètres, la plasticienne a joué sur l’étalage dans la longueur et donc sur la surface. La troisième dimension est créée par la superposition de plans et par les perspectives fictives des dessins et des photos. Le mur se transforme ainsi en un point focal d’étalonnage fixe vers lequel le regard peut revenir dans son perpétuel aller et retour entre chaque élément.

L’échelle joue également un rôle important dans cette installation. Les maquettes et représentations au crayon d’échafaudages retiennent le concept de gigantesque qui vient butter contre les surfaces réfléchissantes qui reproposent virtuellement la structure de la salle d’exposition, en la fragilisant dans une image translucide qui se superpose aux dessins par l’utilisation de vitres.

Virginie Piotrowski ne partage pas seulement sa réflexion, mais nous fait entrer dans son processus d’élaboration de l’œuvre, comme si elle transposait en réalité un fragment de son atelier. Le fait que certains objets soient simplement posés contre le mur, accentue cette première compréhension d’une installation en suspens et introduit le concept de temporalité et de mouvement implicite, cette idée étant corroborée par l’image de chantier et d’architecture. L’artiste crée une œuvre globale, à appréhender progressivement, par niveaux successifs./NK

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Le temps suspendu, Jean-Louis ROUX, Les affiches, 2014.
A propos de l’exposition L’atelier à l’instant, Le Grand Angle, Voiron

Tout est en suspens. Ce temps suspendu concerne aussi bien ce que représente de le dessin… que la façon dont le dessin est réalisé. Intrications d’éléments de mobilier, de rayonnages et de casiers, de machine-outils, de câbles électriques, de tuyauteries, de carton d’emballage et d’instrument de manutention (palettes, sangles, bâches, etc) : les mondes mise en scène par Virginie PIOTROWSKI relèvent des activités de stockages ou de rangement – des activités aussi de production, mais dont le produit serait indéterminé. Ce pourrait être des entrepôts, des réserves de musée, des ateliers d’artiste, etc. Des lieux, en tous les cas, dont toute présence humaine, à l’instant de la réalisation du dessin, est bannie.

Virginie Piotrowski « donne à voir » cette absence. Cette absence creuse l’espace du dessin. Elle le creuse d’autant plus, du reste, que l’artiste varie sa facture à l’intérieur d’une même œuvre : certaines zones relèvent du dessin abouti, travaillé jusqu’au léché, tandis que d’autres zones sont laissées en jachère : simple trait esquissé délimitant les contours de l’objet, mais sans aucune recherche de modelé. L’objet n’est indiqué, alors, que pour mémoire. Il n’est pas encore un objet distinct, mais une idée presque abstraite de l’objet.

Ce contraste provoque des ruptures au sein du dessin : il semble interrompre l’exécution de l’oeuvre, tout comme la scène figurée semble avoir été interrompue pour les besoins de l’exécution de ladite œuvre. Il y a une parfaite adéquation entre la forme et le fond, le contenu et le contenant. D’autant que Virginie Piotrowski parsème ses dessins d’éléments incongrus : fines baguettes noires à la présence inexplicable, coulures délibérées de couleurs, taches noires exécutés au pastel gras, enroulements de câbles tournant au gribouillage, etc. Chacun de ces gestes picturaux ou graphiques ouvre une brèche dans l’illusionnisme du dessin. Il renvoie le dessin à ce qu’il est vraiment : un ensemble de lignes et de taches disposées sur une feuille de papier. Et il nous rappelle que, des siècles durant, le dessin fut (y compris étymologiquement) un dessein d’artiste laissé à l’état de projet. Donc, une œuvre en suspens.